Le Regard de l’Ami

La rencontre avec l’Autre m’expose à un triple choix : je peux voir en lui l’Etranger et interpréter les différences que je constate comme une menace ; la conséquence évidente de ce point de vue semble être la guerre. Je peux toutefois devenir invulnérable face à l'Autre en m’isolant, et ghettoïser mon identité ou la sienne, différentes l’une de l’autre, en m’entourant de murs, intérieurs ou extérieurs. Accepter que le monde n’est pas divisé en îlots identitaires qui se repoussent mutuellement implique cependant que, dans les murs, j’ouvre des portes et des fenêtres pour inviter l’Autre, pour lui offrir un foyer dans un endroit qui lui est étranger et qui est ma patrie, pour m'ouvrir à son humanité. Dans l’histoire de l’Homme, ces trois options constituent une évolution progressive des processus civilisateurs. Aujourd’hui, chaque individu se trouve inséré dans un réseau global de responsabilités. Sa sensibilité éthique lui permet non seulement de pressentir l’Ami sous le masque de l’Etranger, mais aussi de l’y retrouver, sans cesse.

Qui est donc l’étranger dans les photographies de Jürgen Escher ? On retrouve ici encore le principe de toute rencontre : tout d’abord, l’observateur et l’observé sont étrangers l’un à l’autre. Mais la présence de l’image ne provoque-t-elle pas que celui qui l'observe devient automatiquement l'objet d'un regard qui l’éclaire ? Le coloris exotique des images, auquel s’ajoute la pauvreté qu’elles donnent à voir et leur valeur esthétique, déclenchent à la rigueur ce que Roland Barthes appelle le studium – un affect d’intensité moyenne qui s’équilibre avec des catégories morales et politiques : oui, il s’agit de lieux du tiers-monde ; oui, il s’agit de projets humanitaires ; oui, les images dirigent vers les pays développés un appel complexe à l’action juste et correcte. Mais cet appel reste flou car le concept de ce qui est « juste et correct » s’est beaucoup relativisé de nos jours. Et pourtant, ces dimensions passent à l’arrière-plan face à cette rencontre de l’Homme avec l’Homme permise par les photographies d’Escher. C’est le regard de l’Autre, de l’Etranger, qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer (Barthes, 49). Chez Escher, la caméra ne se transforme pas en un média de la distance, comme c’est le cas avec d’autres appareils de communication de notre réalité mécanisée. Elle crée au contraire la proximité, de telle manière que le regard de la caméra devient le regard de l’Ami qui rattrape le regard de l’Autre en tant que regard de l’Ami. Cette intimité ne cause pas, comme Walter Benjamin l’a fait remarquer jadis, la réification de l’objet : elle ouvre plutôt un dialogue, dans lequel des amis se découvrent en tant que tels.



Jürgen Escher (*1953 à Herford) a étudié la photographie auprès de Jörg Boström à l’École Supérieure des Arts Appliqués de Bielefeld et travaille depuis longtemps en tant que journaliste photographe et de designer pour diverses organisations, maisons d’édition et rédactions. En 1989, il été élu à l’Académie Allemande de Photographie (DFA). Ses reportages avec l’association humanitaire Cap Anamur, ses recueils photographiques consacrés aux groupes marginaux de la société et aux minorités recherchent toujours la rencontre avec le vis-à-vis et font preuve d’une grande conscience éthique. Son œuvre est connue du public à travers une multitude de publications – parmi lesquelles Lebenhelfen (2005), Hautnah. Berührungen mit Menschen im Herzen Afrikas (2004) ainsi que Humanitäre Radikalität (1988) – et de nombreuses expositions monographiques.

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Sources:
Roland Barthes: La chambre claire. Notes sur la photographie, Paris, 1980.
Ryszard Kapuscinski: Der Andere, Frankfurt a. M. 2008.
Susan Sontag: Über Fotografie, Frankfurt a. M. 1980.

Le Regard de l’Ami


Exposition de photographies de Jürgen Escher, du 23 septembre au 20 octobre 2010, Centre Culturel de Rencontre Abbaye de Neumünster.
Vernissage le 23 septembre, 19 h, en présence de l’artiste.